240114 - MUS QZD - JESSYE NORMAN – THE COMPLETE STUDIO RECITALS

 





240114 - MUS QZD - JESSYE NORMAN – THE COMPLETE STUDIO RECITALS





JESSYE NORMAN

Soprano

« The Complete Studio Recitals »

Decca, 42 CD + 3DVD









L'Invitation au voyage


Universal réunit tout ce que Jessye Norman a gravé dans le domaine du lied, de la mélodie et de l'oratorio, outre quelques glorieuses échappées vers le crossover.



La discographie de Jessye Norman est à l'image d'une carrière qui accorda toujours plus de place au concert qu'à l'opéra. Ce riche coffret en témoigne, regroupant tous les récitals de la diva gravés pour Decca, Philips et DG, ainsi que sa participation à des œuvres qui ne sont pas destinées au théâtre. C'est sur ce versant que l'éditeur aurait pu faire l'économie de quelques galettes : deux de Beethoven (avec Böhm et Solti) aussi accomplies soient-elles, n'apportent rien à la gloire de la soprano qui y a bien peu à chanter. De même, les deux de Mahler (avec Abbado et Ozawa) ne sont pas ce que Norman a légué de plus incontestable : si la voix possédait une élongation exceptionnelle, elle ne fut jamais contralto, comme le confirmera deux Chant de la terre (avec Davis et Levine), où l'artiste semble toujours se chercher. Chez Mahler, on s'attardera plus volontiers sur ces Kindertotenlieder, qu'Ozawa drape dans les charmes d'un écrin instrumental aux irisations sensibles.

Parmi les oratorios auxquels elle a prit part, mention particulière pour A Child of our Time de Tippett défendu par Davis, ainsi que pour les Gurre-Lieder dirigés par Ozawa. Norman a d'ailleurs souvent abordé les compositeurs de la seconde école de Vienne, ce qui nous vaut, toujours chez Schönberg, un Erwartung et des Brettl-Lieder dépourvus de la moindre aridité, en symbiose avec un Levine au lyrisme incandescent.

Rien de ce qu'elle a gravé dans le domaine du lied ne laisse indifférent. Surtout pas un Frauenliebe und -leben de Schumann, couplé au Liederkreis op. 39, parcouru d'un bout à l'autre par une vibration charnelle irrésistible.

Dommage que son accompagnateur, un bien prosaïque Irwin Cage, n'évolue pas sur les mêmes cimes. Un écueil auquel échappe un florilège schubertien (de Ganymed au Roi des aulnes en passant par La Jeune Fille et la Mort, tous les tubes y sont) avec un Philipp Moll autrement concerné. Autre sommets : trois  pleins CD de lieder de Brahms (un avec Geoffroy Parsons, deux avec Barenboim), où brille partout cette précision du mot coulé dans la phrase musicale, cette justesse de l'expression tour à tour joyeuse, méditative, épique dans les Zigeunerlieder d'une absolue liberté.


Marbre somptueux

Chez Strauss, le piano de Parsons offre à la soprano la stimulation qu'elle mérite, pour ciseler une anthologie perfectionniste, où elle se montre particulièrement à l'aise dans le registre de l'exaltation. Avec orchestre, on peut rêver, pour les Quatre derniers lieder, soprano plus lumineux, mais le tombeau qu'édifient Norman et Masur, avec un Gewandhaus de Leipzig aux ombres crépusculaires, est sculpté dans le marbre le plus somptueux – et quelle merveille pour les Wiegenlied, Ruhe, meine Seele ou Zueignung qui complètent le programme ! Avec Dawis, les Wesendonck Lieder de Wagner torrides, couplés à la Liebestod (également présente dans le concert mythique par Karajan à Salzbourg en 1987), nous feront toujours regretter que Jessye ne fut jamais Isolde.

Du côté répertoire français, on ne compte guère moins de joyaux. Malgré une prononciation un rien précautionneuse, ses Nuits d'été, toujours avec Davis, sont nimbées d'une mystérieuse poétique ensorcelante qui irrigue aussi la Shéhérazade de Ravel. Et dans le drame miniature qu'est La Mort de Cléopâtre de Berlioz, avec Barenboim, Norman pousse jusqu'à la transe son art de l'incarnation. Si les mélodies de Dupac au port de cariatide sont à tomber, comme ses Chansons hébraïques de Ravel au pittoresque décomplexé, la verve canaille lui échappe dans les Satie et les Poulenc.

Il faudrait des pages entières pour citer tous les trésors que contient ce coffret. Au hasard : un des plus beaux « Ch'io mi sortiu di te » de Mozart (avec Mariner et, excusez du peu, le piano de Brendel). Et plusieurs albums de Spirituals où elle est insurpassable, deux autres bourrés de standards de l'American Songbook où la guide un certain John Williams, un pas de côté consacré à Michel Legrand, des noëls glamourous en diable, des live en pagaille (en CD et DVD) attestant la ferveur que Norman soulevait en scène. Tout cela dessine le portrait d'une artiste décidément hors norma, dont la mort, en 2019, a laissé un vide qui semble chaque année plus vertigineux.

Emmanuel Dupuy




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